Economie de la rareté et logiciels libres – 1/3

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economie logiciel libreConsidérons la rareté comme la caractéristique principale régissant notre économie. Comment dans ce contexte développer des biens dont la caractéristique principale est tout à l’opposé, car ils sont abondants et disponibles sans limite? C’est tout le paradoxe de l’existence des logiciels libres. C’est aussi sous cet angle que peuvent s’analyser toutes les stratégies actuelles de création de revenus à partir des logiciels libres. 

Je me lance dans l’écriture d’une série d’articles dont le contenu est en grand partie issu des éléments que je présente dans le cours d’économie du logiciel libre adressé aux étudiants de la Licence COLIBRE de Lyon. Je ne sais pas quel sera le rythme ni le nombre d’articles au final. C’est une construction progressive qui, je pense, donnera lieu à la fin à un petit livret placé sous licence libre. Vos commentaires sont les bienvenus pour améliorer ce futur document.

Pour les plus pressés, vous pouvez vous tourner vers mon diaporama présenté en début d’année lors de l’OpenDay de Lyon sur l’économie du logiciel libre.

Économie de la rareté

Tout d’abord, je ne suis pas un « économiste », juste un citoyen qui s’intéresse à l’économie. Les experts m’excuseront pour les raccourcis que je vais prendre par la suite. Cependant, ils me semblent pertinents pour illustrer mon propos.

Partons d’une définition récente de ce terme « économie » donnée par Ruffin et Gregory :

L’étude : comment une société choisit d’utiliser des ressources limitées pour produire, échanger et consommer des biens et services (“Principles of Economics”, 1990)

Le mot clé de cette phrase est « ressources limitées », pas d’économie sans ressources limitées.

Depuis la nuit des temps, ce qui est rare est cher. La nourriture est rare alors elle est chère, et il en va ainsi pour tous les biens qui reposent sur des molécules de carbone. Ils n’existent qu’en quantité limitée. Cette notion de rareté des biens physiques est relative cependant. L’eau n’est pas aussi rare pour un français que pour un bédouin vivant dans le désert.

C’est sur ce paradigme que s’est construite l’économie des hommes depuis des centaines d’années et qu’elle continue de fonctionner aujourd’hui.

Économie du numérique

C’est avec l’apparition des premiers outils numériques que ce paradigme a commencé à vaciller. Les plus jeunes se souviennent de l’apparition des cassettes audios enregistrables. Il devenait possible de dupliquer un disque de vinyle. Le modèle économique du monde de l’édition musicale allait vaciller.

Des exemples de ce type, vous pourrez en trouver de toutes sortes. L’apparition des dispositifs numériques et des ordinateurs individuels dans les années 80 a contribué à accélérer le mouvement. À tel point qu’aujourd’hui les biens numériques font désormais partie de notre quotidien. Nous achetons de la musique, des films, des livre en ligne et tant d’autres choses. Le point commun de tous ces biens tient à leur coût de duplication proche de zéro, ce qui ne signifie pas qu’ils soient gratuits.

Les œuvres numériques et la rareté

En effet, nous devons la plupart du temps nous acquitter du paiement d’une somme pour acquérir un droit d’utilisation. Ainsi la musique, les films, les images et d’une manière générale tous les médias produits par l’industrie du divertissement restent basés sur l’obligation légale d’un paiement. Cette obligation légale s’appuie sur le droit d’auteur.

Un petit rappel en la matière. Le droit d’auteur est fondé en France sur les textes contenus dans le Code de la Propriété Intellectuelle (CPI). C’est un droit  de propriété exclusif, et automatique.

Art. L111-1: L’auteur d’une œuvre de l’esprit jouit sur cette œuvre, du seul fait de sa création, d’un droit de propriété incorporelle exclusif et opposable à tous.

Le droit d’auteur comporte deux facettes :

  • Le droit moral : L’auteur jouit du droit au respect de son nom, de sa qualité et de son œuvre. Ce droit est attaché à sa personne.Il est perpétuel, inaliénable et imprescriptible. (Art. L121-1)
  • Le droit patrimonial : Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause est illicite. (Art. L122-4)

C’est cette deuxième facette qui est utilisée par l’auteur pour se rémunérer. Il cède à un prix convenu ses droits patrimoniaux à un tiers pour qu’il commercialise son œuvre.

Par la suite, nous allons nous intéresser uniquement à un type d’œuvre bien précis : les logiciels. Ils relèvent eux également du droit d’auteur :

Art. L112-2: Sont considérés notamment comme œuvres de l’esprit au sens du présent code : […] 13 Les logiciels, y compris le matériel de conception préparatoire ; […]

Donc, il y a bien un droit moral et un droit patrimonial sur le logiciel, comme sur tout autre œuvre de l’esprit. Nous voici donc armés pour créer une forme de rareté adaptée aux logiciels.

La suite, c’est par ici…

Philippe Scoffoni

Je barbote dans la mare informatique depuis 30 ans (premier ordinateur à 16 ans, un ORIC ATMOS) et je travaille à mon compte au travers de ma société Open-DSI. J'accompagne les associations, TPE et PME dans leurs choix et dans la mise en oeuvre se solutions informatiques libres.

3 réponses

  1. Yoannjap dit :

    Excellente idée de proposer votre intervention ici sur les logiciels libre !
    En économie, il faut toutefois faire attention à un point : ce n’est pas la rareté d’une chose qui la rend chère. C’est d’abord son utilité marginale puis sa difficulté d’appropriation (et enfin, sa rareté) crée son prix.
    Plus il est difficile d’extraire ou de dénicher quelque chose et plus cette chose s’avère utile, plus cela rend la chose chère. Imaginez un chien de chasse vairon. C’est très rare et pourtant pas plus cher qu’un même chien de chasse non vairon. Ceci parce qu’il n’est pas difficile de s’approprier un chien vairon par rapport à un autre chien de même race (il suffit de l’acheter à son propriétaire, en se déplaçant chez lui, en voiture). Ensuite, c’est inutile qu’il soit vairon plutôt que non vairon pour la chasse ou la domestication. Tout comme le pétrole profond, loin d’être rare (on n’a même pas encore trouvé toutes les réserves !), il est extrêmement difficile et coûteux de l’extraire, et en même temps est très utile à notre économie vorace en pétrole. D’où son prix élevé.
    Mieux encore, en économie, on appelle ça « le paradoxe de l’eau et du diamant ». Imaginez-vous dans le désert depuis deux jours, sans avoir pu boire une goutte d’eau. Vous vous retrouvez devant un diamant et une bouteille d’eau et, comme dans un jeu-vidéo, vous avez le choix entre l’un et l’autre, mais vous ne pouvez choisir que l’un des deux. Le diamant sera, même dans le désert, bien plus rare que l’eau. Il est certain que vous choisirez l’eau, pour votre survie, à moins que vous ne soyez déjà plus vraiment rationnel.
    Ce paradoxe révèle en fait que la valeur de quelque chose, en plus d’être subjective, est liée en fait à son « utilité marginale » : une fois désaltéré par cette première bouteille d’eau, si vous recroisez un diamant et une deuxième bouteille d’eau, il est moins certain que vous choisirez une deuxième bouteille, si vous vous retrouvez un quart d’heure plus tard face à un deuxième choix entre diamant et bouteille d’eau. Si vous la choisissez tout de même, elle vous désaltérera, mais moins, il est alors presque certain que lors d’un troisième choix à faire entre le diamant et l’eau, vous choisirez cette fois le diamant ! Il est beaucoup plus long d’être rassasié de diamants que d’eau. Il est beaucoup plus long d’être rassasié de pétrole que de logements disponibles dans un pays. Une fois que l’on a une maison, l’utilité d’un résidence secondaire, voire tertiaire, etc. devient de plus en plus faible. Alors que pour certains, l’utilité du « bon » vin (pourtant beaucoup moins rare en nombre) arrive rarement à satiété, ils auront des caves pour en stocker, leur seule satiété sera le nombre maximal de places pour leurs bouteilles.

    Dans le monde du logiciel, je le crois, c’est le même principe. Alors que les boîtes de la suite Adobe première sont bien moins rares (elles sont même productibles à l’infini en version téléchargeables en ligne !) que les costumes de film, l’utilité marginale entre les deux sont opposées : on aura besoin de ce costume qu’une fois, pour un seul film, pour un seul des personnages, alors que la suite Adobe, on en aura besoin beaucoup plus longtemps, pour tous ses prochains films, etc. Donc les gens sont prêts à mettre une somme folle dans cette suite logicielle, et d’en mettre le moins possible pour les costumes (pour les tournages d’auteurs).

    C’est là où, à mon avis, le logiciel libre court-circuite complètement ce paradoxe de l’eau et du diamant, et donne raison à votre théorie de la rareté. D’une part le logiciel libre est infiniment reproductible (si toutefois les serveurs de téléchargement ne tombent pas en panne), et surtout développé par la communauté, où la gratuité trouve tout son sens, pour une utilité pourtant infinie de ce même logicielle !

  2. Bonne introduction, mais par le concept de rareté, vous ne posez pas uniquement le problème économique des logiciels, mais de tout bien immatériel qui peuple le Net (voir Wikipedia « bien immatériel »). Le coût marginal vraiment nul fait que type de bien n’obéit pas aux même lois de « prix » que pour les biens matériels. Si vous réfléchissez au commerce le plus démocratique de ces biens, vous tomberez sur le Partage Marchand. Maintenant, je suis pour discriminer deux types de biens immatériels, ceux dont les créateurs sont rémunérés par des organismes public ou privés…c’est souvent le cas du Logiciel, et d’où la pertinence du logiciel libre, accessible gratuitement avec les sources.
    De l’autre coté, les biens immatériels d’origine culturels, donc non rémunérés par un organisme (risque de mauvaise répartition), doivent autoriser la vente directe, selon les principes du PM, le public déterminant la popularité de l’œuvre.
    Me contacter si vous voulez des slides sur ce sujet.

  3. Philippe dit :

    Merci Laurent pour ce point de vue. Je n’ai découvert votre théorie que tout récemment et y ait vu des points très intéressant, mais je n’ai pas eu encore le temps d’approfondir le sujet. Mais j’y viendrais 🙂 L’approche m’intéresse.

    Une remarque par rapport à la distinction entre les logiciels dont les auteurs sont rémunéré et les autres, il existe toute une zone grise dans le logiciel libre où ses deux populations s’entremêlent sans que l’on puisse en cerner les frontière. Cette zone grise est aussi la zone sombre du logiciel libre où le mélange des genres aboutit souvent à l’utilisation de ceux qui ne sont pas payés par ceux qui le sont.