L’IA, remède ou poison pour le logiciel libre ?
C’est le post de Damien Accorsi sur LinkedIn qui me suggère ce billet dans la droite lignée de dizaine d’autres présents sur ce site. Damien y pose une question qui agite pas mal la communauté ces derniers temps : l’open source est-il encore un écosystème viable économiquement ? Et surtout, qu’est-ce que l’IA vient mettre comme bazar dans tout ça ?
Avant d’aller plus loin, autant jouer cartes sur table : j’utilise l’IA. Pour coder, pour rédiger, pour structurer mes idées. J’assume ma schizophrénie apparente : défendre le logiciel libre tout en utilisant des outils qui posent question sur son avenir. Mais c’est justement cette contradiction qui mérite qu’on s’y arrête.
Le constat qui fait mal
Damien cite deux exemples qui en disent long. D’abord Tailwind Labs qui annonce des licenciements suite à une chute de chiffre d’affaires. Le coupable désigné : l’IA. Les développeurs n’ont plus besoin de payer pour des composants qu’une IA peut leur générer à la demande.
Ensuite Stack Overflow, la bible des développeurs depuis des années, dont l’audience s’effondre. Pourquoi aller chercher une réponse sur un forum quand Claude ou ChatGPT vous la donne en trois secondes ?
La formule de Damien résume bien le truc : « L’IA est le virus trop virulent qui tue son hôte. » Elle s’est nourrie du web ouvert, des contributions partagées, des réponses sur Stack Overflow, du code libre sur GitHub. Et paradoxalement, elle en devient le bourreau.
Le phármakon
Il y a un concept grec ancien qui colle parfaitement à cette situation : le phármakon. C’est un mot qui désigne à la fois le remède et le poison. Les deux en même temps, selon le contexte et l’usage qu’on en fait.
Bernard Stiegler a beaucoup travaillé sur ce concept appliqué au numérique. Pour lui, toute technologie est un phármakon : elle peut soigner ou empoisonner, émanciper ou asservir. Ce n’est pas la technologie elle-même qui décide, c’est l’usage qu’on en fait et le système dans lequel elle s’inscrit.
L’IA, c’est exactement ça. Elle démocratise l’accès au code, permet à des non-développeurs de créer des outils, accélère le travail de ceux qui savent déjà coder. Et en même temps, elle assèche les sources qui l’ont nourrie, fragilise les modèles économiques existants, concentre le pouvoir chez ceux qui la contrôlent.
On ne peut pas la condamner en bloc. On ne peut pas non plus faire comme si tout allait bien.
Et le dirigeant dans tout ça ?
Reste la question qui me touche directement en tant qu’entrepreneur du libre. Damien écrit : « dans une course au résultat, les premiers sont les seuls à tirer leur épingle du jeu. » Winner takes all.
Restons honnête : un dirigeant qui refuse d’utiliser l’IA aujourd’hui prend un risque. Pas un risque philosophique. Un risque commercial. Le prospect qui compare deux devis ne paie pas pour vos convictions. Il paie pour un résultat, un délai, un prix.
Si mon concurrent utilise l’IA pour développer deux fois plus vite, je fais quoi ? Je lui explique que c’est mal ? J’ai comme dans l’idée que ça ne va pas suffire 🙂
C’est peut-être le vrai bouc émissaire dans l’affaire Tailwind : pas l’IA elle-même, mais l’incapacité à adapter son modèle économique assez vite. Le monde change, et ceux qui ne bougent pas se font dépasser. C’est cruel, mais c’est pas nouveau.
L’autre face du phármakon
Mais ce serait trop simple de s’arrêter là. Car l’IA, c’est aussi un formidable levier pour produire plus de logiciel libre.
Mon passé de développeur remonte à plus de 15 ans maintenant. C’est là que le poids des ans vous assaille… De là à dire que je suis un virtuose du PHP, il y a de la marge. Pourtant, avec l’aide de l’IA, j’arrive à nouveau à mettre les mains dans le code. Pas pour contribuer au libre, restons honnête, je n’en suis pas là. Mais pour analyser des données ponctuellement, tenter des petits développements, automatiser des tâches que je n’aurais même pas envisagé de faire seul. Ou alors en passant par quelqu’un d’autre, avec tout ce que ça implique : expliquer le besoin, attendre, itérer…
Et c’est déjà pas mal. Car avec le temps, qui sait ? Peut-être que j’en arriverai à pouvoir contribuer du code. L’IA abaisse la barrière d’entrée, permet de se remettre en selle progressivement. Le phármakon peut aussi être retourné.
C’est d’ailleurs ce que font déjà pas mal de contributeurs. L’IA ne remplace pas la vision, l’architecture, la compréhension des besoins. Elle accélère l’exécution. Et si on utilise cette accélération pour contribuer davantage à l’écosystème, on inverse la logique de prédation.
Au final ?
Je n’ai pas de martingale à proposer. Personne ne siffle la fin de la récré et personne n’a la réponse définitive sur ce que l’IA va faire au logiciel libre.
Ce que je retiens du post de Damien, c’est la phrase de François Aubriot qu’il cite : « ce qui importe est avant tout de se dire qu’on a fait ce qu’on peut et pouvoir se regarder dans la glace. Rester droit dans ses bottes. Aligner ses actes avec ses convictions. »
J’utilise l’IA. Je continue à contribuer au libre. Je continue à défendre un modèle où le code est partagé, où la valeur n’est pas captée par quelques-uns. Les deux ne sont pas incompatibles. C’est inconfortable, c’est plein de tensions, mais c’est la réalité du moment.
Le phármakon n’est ni bon ni mauvais. C’est ce qu’on en fait qui compte 🙂

