Quand l’ERP devient un empilement de sparadraps

C’est une discussion avec un prospect la semaine dernière qui me pousse à écrire ce billet. Le monsieur m’explique que son ERP « fait le job », que « ça tourne », mais qu’il y a « quelques trucs un peu bizarres ». J’avoue que cette formule m’a fait sourire 🙂

Après 20 minutes d’échange, les « trucs un peu bizarres » se sont révélés être : 47 champs personnalisés dont personne ne connaît plus vraiment l’usage, 3 modules désactivés mais qui « cassent tout si on les supprime », et une règle de gestion que seule Martine de la compta comprend — et Martine part à la retraite en juin.

Bienvenue dans le monde merveilleux de l’ERP sous sparadraps.

Le truc, c’est que cela arrive à tout le monde

Je ne jette la pierre à personne. J’ai vu des PME de 15 personnes et des ETI de 500 salariés tomber dans le même piège. Et j’y suis moi-même tombé avec mes clients par le passé, restons honnête.

Au départ, il y a toujours une bonne raison. Un client important qui demande un truc spécifique. Une urgence réglementaire. Un process métier qu’il faut absolument intégrer « pour hier ». On ajoute un champ. Puis un module. Puis une règle. Chaque décision prise isolément est rationnelle. Souvent même indispensable.

Le problème, c’est qu’on ne se retourne jamais pour regarder ce que ça donne au bout de 3 ans. Et là, c’est le drame 😉

Adapter vs empiler : pas la même chose

Je ne suis pas en train de dire qu’un ERP doit rester figé. Un système de gestion incapable d’évoluer avec l’entreprise, autant le jeter tout de suite. Mais il y a une différence énorme entre adapter et empiler.

Adapter, c’est faire évoluer en gardant une logique. Empiler, c’est ajouter sans jamais rien retirer, sans jamais simplifier, sans jamais vraiment trancher.

Dans les faits, ce que je vois chez mes clients c’est plutôt de l’empilement. Chaque service y met ses règles. Chaque équipe défend ses spécificités. Tout le monde est de bonne foi, hein. Mais au bout d’un moment, les logiques se percutent. Et personne ne siffle la fin de la récré parce que… personne n’a vraiment ce rôle.

Y-a-t-il un pilote dans l’avion ?

C’est LA question que je me pose systématiquement. Et la réponse est souvent un grand silence gêné.

Je ne parle pas d’un admin système qui gère les sauvegardes. Je parle de quelqu’un — ou d’une instance, peu importe — qui soit vraiment responsable de la cohérence globale de l’ERP dans le temps. Quelqu’un qui peut dire : « non, on ne fait pas ça, ça va mettre le bazar dans 2 ans ».

Sans ce rôle, tout le monde arbitre un peu dans son coin. Les décisions se prennent sous la pression du moment. Et quand les effets de bord apparaissent, on les corrige par… de nouveaux sparadraps. La boucle est bouclée.

Le jour où ça coince vraiment

À un moment, les contradictions remontent à la surface. C’est mathématique.

On veut que l’ERP apporte de la fiabilité, mais on l’expose à des décisions prises dans l’urgence. On parle de simplicité pour les utilisateurs, mais on empile couche sur couche de règles et d’exceptions. On voudrait que les montées de version se passent bien, mais tout le monde les redoute parce que « on ne sait jamais ce qui va péter ».

J’ai vu des entreprises où les nouveaux arrivants mettaient 6 mois à comprendre les logiques internes de l’ERP. Six mois ! Et je ne parle pas de boîtes de 10 000 personnes, mais de PME de 50 salariés.

Le pire dans tout ça ? La dépendance aux « sachants ». Ces 2-3 personnes qui ont tout dans la tête et sans qui plus rien ne tourne. Le jour où elles partent, bon courage.

Et du coup, on fait quoi ?

Je n’ai pas de solution miracle à proposer. Si j’en avais une, je serais probablement riche et je ne serais pas en train d’écrire ce billet un lundi soir 🙂

Ce que je peux dire, c’est que gouverner un ERP, ce n’est pas contrôler chaque demande. C’est accepter de penser le système comme un tout. D’assumer des arbitrages. De dire non parfois, même quand ça fait grincer des dents.

Et ça, ce n’est pas un sujet technique. C’est un sujet de direction. Quand trop de sparadraps finissent par tuer l’ERP, ce n’est généralement pas parce que les équipes ont mal travaillé. C’est parce que personne n’avait vraiment la responsabilité de garder le cap.

Au fond, la vraie question n’est peut-être pas « quel ERP choisir » ou « comment le paramétrer ». La vraie question c’est : qui, dans votre entreprise, est responsable de sa cohérence dans la durée ?

Si la réponse est « euh… bonne question », il y a peut-être un sujet à creuser.