Gagner sa vie avec un projet open source

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C’est l’article de Nicolas Lœuillet le développeur à l’origine du projet Wallabag qui s’interroge sur comment il va bien pouvoir faire pour gagner sa vie avec un projet open source qui me fait sortir ma plume numérique. N’y voyez bien sûr aucune allusion grivoise de ma part 🙂 . C’est juste le plaisir de prendre un instant pour renouer avec un acte (l’écriture sur ce blog) que je n’ai malheureusement plus eu la possibilité de pratiquer ces derniers temps.

C’est aussi parce que le questionnement de Nicolas me touche en tant qu’entrepreneur du logiciel libre. J’ai eu l’occasion d’échanger récemment avec lui par téléphone à sa demande. J’avoue ne pas avoir été d’une grande aide. Je n’ai pas d’idée géniale qui pourrait l’aider à lancer son activité et surtout à réussir à en tirer un revenu décent à court terme.

Les structures dédiées aux porteurs de projets libres sont hélas trop rares en France, si l’on veut éviter les incubateurs « traditionnels » bien souvent éloignés de la philosophie et de l’éthique du logiciel libre. Nous vivons dans un monde peu favorable au « vrai » logiciel libre. Rares sont les cas (ils existent pourtant) de success-story 100% libres.

Certes, sa situation n’est pas la pire. Un job à 4/5 qui lui laisse un peu de temps pour se consacrer à son projet, c’est déjà plutôt luxueux à notre époque. Mais c’est insuffisant probablement pour arriver à développer davantage son offre de services autour de Wallabag.

Quelles sources de revenus ?

Dans le monde du logiciel libre, ce sont les services que l’on vend qui vous font vivre (en général). Nicolas vend une prestation de mise à disposition de Wallabag clé en main via le portail Wallabag.it pour 9 euros par an (jusqu’au 1er mars, dépêchez-vous). À ce tarif-là, il est évident qu’il faut vendre un bon paquet d’abonnements pour couvrir un salaire.

J’évaluerais un premier palier à 3500/4000 abonnements. Reste à voir la charge de travail que représente le support de ce nombre d’abonnés pour déterminer le temps qu’il resterait pour maintenir et faire évoluer Wallabag et/ou l’offre de services. À vue de nez ce n’est pas gagné.

Le grand problème de Nicolas, c’est qu’il n’a pas choisi le business model « as usual » du web. Il devrait en principe offrir un accès gratuit à son service et revendre les données de ses utilisateurs à des fins marketing. Sauf que comme beaucoup d’adeptes du logiciel libre, cette approche est incompatible avec son éthique.

Autre mauvaise surprise, le rachat de Pocket par Mozilla. Pocket c’est le méchant service en ligne qui obligea par le passé Nicolas à changer le nom du projet alors appelé Poche en Wallabag. Encore trop tôt pour en être sur, mais la logique voudrait que le service Pocket devienne open source… J’ai comme dans l’idée que ce ne sera pas aussi simple que cela. Faisons confiance à Mozilla pour (hélas) se prendre encore une fois les pieds dans le tapis de ces contradictions… J’ai donc tendance à ne pas trop m’inquiéter pour Wallabag.

Alors comment on fait ?

Je doute qu’il existe une recette magique quelque part qu’il suffise d’appliquer étape par étape pour trouver une solution. Je peux juste partager mon expérience personnelle qui vaut ce qu’elle vaut. Il m’aura fallu presque cinq ans pour parvenir à trouver une combinaison services/logiciels et un positionnement qui semble vouloir tenir la route à ce jour.

J’arrive à vivre en ne vendant que des prestations autour du logiciel libre. J’arrive même à faire vivre deux autres personnes depuis ce début 2017. Nous sommes loin de rouler sur l’or… chaque mois passé est une victoire. L’œil rivé sur le prévisionnel de trésorerie avec en mire d’horizon le mur du zéro sonnant le glas de ma société. Toujours reculer ce mur plus loin. Mais c’est le pain quotidien de tout entrepreneur, rien d’extraordinaire.

Je n’ai jamais fait de business plan ni rempli de lean canvas. C’est peut-être un tort. J’ai fonctionné par itérations et évolution successives en fonction de mes échecs. Un long chemin souvent douloureux. Il est le même pour tous les porteurs de projets. Le fait que l’on s’appuie sur un logiciel libre ne change finalement que peu de choses au final. C’est à la fois un atout et un problème.

Je n’ai pas de Martingalle à proposer à Nicolas, il le sait déjà. Je ne peux que lui apporter mon soutien et mes encouragements. Il peut éventuellement clouer un fer à cheval sur sa porte, il paraît que cela porte bonheur 🙂 . Souvent d’ailleurs, la chance ou le hasard fait un bien meilleur travail que tous les conseillers réunis. J’ai pu le vérifier parfois.

La seule idée qui me vient est qu’il faut probablement trouver un « produit lié » à Wallabag pour créer une valeur supérieure et donc des revenus plus conséquents. La qualité technique seule de l’outil est un argument insuffisant. C’est en quelque sorte ce qu’essaie de faire Mozilla en rachetant Pocket et en espérant que la somme de Firefox + Pocket sera supérieure à ce que valent les deux outils pris séparément.

Allez haut les cœurs moussaillons, la route est longue, mais la voie est libre !

Philippe Scoffoni

Je barbote dans la mare informatique depuis 30 ans (premier ordinateur à 16 ans, un ORIC ATMOS) et je travaille à mon compte au travers de ma société Open-DSI. J'accompagne les associations, TPE et PME dans leurs choix et dans la mise en oeuvre se solutions informatiques libres.

4 réponses

  1. Arthur dit :

    Et si c’était le moment de créer un incubateur pour le libre ?

  2. Il en existe… très peu… http://pole-aquinetic.fr/ en Aquitaine, http://www.systematic-paris-region.org/fr/logiciel-libre à Paris, mais ailleurs…
    En Rhône-Alpes on le propose depuis 3 ans à la région, mais cela reste lettre morte sans soulever le moindre intérêt.

  3. Babynus dit :

    Merci Philippe de partager ce retour d’expérience.
    J’en profite pour partager ma propre expérience autour de ProjeQtOr : projet né en 2009 alors que j’étais salarié, j’ai initié une auto-entreprise en 2012, tout en restant salarié. Mi 2014 j’ai vu que j’allais approcher de la limite de l’auto-entreprise (32K€ de CA par an) et de la limite de ma capacité à consacrer soirées, week-ends et vacances au projet. J’ai donc du prendre la décision soit de ralentir l’activité de ProjeQtOr, soit m’y consacrer à 100%. C’est cette dernière option que j’ai choisie en créant la SAS PROJEQTOR en juin 2015. J’ai commencé seul en déployant des services :
    – hébergement
    – support
    – assistance
    – formation
    – evolutions à la demande (incluant le financement partiel de la roadmap)
    – fourniture de plugins additionnels (pour aller au delà du cadre de la Gestion de Projet, périmètre fonctionnel de base de ProjeQtOr)
    Finalement le Business Model marche bien, même si le Business Plan initial n’est pas respecté (ce ne sont pas les services que je pensais qui marchent le mieux). Aujourd’hui j’en vis convenablement, j’emploie 2 salariés en j’embauche un troisième en avril, plus potentiellement quelques stagiaires qui pourront continuer par la suite.
    Voila, c’était ma petite pierre à l’édifice pour témoigner que vivre de l’Open Source c’est possible.
    Par contre, je pense qu’il ne faut pas se voir comme une start-up qui va dégager très vite du cash et vous rendre riche.
    Ce Business Model demande du temps, de la patience et de la persévérance et si on reste dans l’esprit du Libre, les chances de devenir riche sont minimes.

    Pascal BERNARD
    Président de la SAS PROJEQTOR.

  4. Changaco dit :

    Je suggère le prix libre. Plutôt que d’avoir une période de gratuité fixe (2 semaines) et un prix unique (x€ par an), ce qui fait probablement fuir pas mal de monde, il pourrait être bénéfique d’afficher à l’utilisateur une suggestion personnalisée de prix calculée à partir d’une mesure de son utilisation du service après 2 semaines. Évidemment si un utilisateur exploite le service et refuse continuellement de le rétribuer alors son compte pourrait être limité/bloqué.

    Les personnes qui utilisent une instance tierce (auto-hébergée, CHATONS, etc) devraient aussi être sollicitées, pour financer le développement du logiciel. Un compte Liberapay existe déjà depuis longtemps pour ça : https://liberapay.com/wallabag

    Par ailleurs Wallabag ne doit pas compter sur le fait qu’il est open source, la vaste majorité des gens s’en fout voire ne sait pas ce que ça veut dire.

    Cependant ça ne signifie pas qu’il faut ignorer les communautés libristes, au contraire je pense qu’il faut pousser à la remise en question de l’idée qui s’est installée dans ces communautés selon laquelle la décentralisation et l’auto-hébergement sont toujours de bonnes choses, notamment en démontrant en pratique qu’un peu de « centralisation » permet des économies d’échelle sans mettre en danger ni la vie privée ni la liberté.