Ethique du logiciel libre et intérêts privés

closeCet article a été publié il y a 8 ans 25 jours, il est donc possible qu’il ne soit plus à jour. Les informations proposées sont donc peut-être expirées.

good-evilLe logiciel libre de par sa licence est un bien commun. Comment combiner un intérêt général avec l’intérêt particulier? Je défends régulièrement l’idée que les logiciels libres ne devraient pas être portés par des entreprises. Voici une présentation dont l’éditeur du logiciel XWiki est à l’origine et qui permet d’alimenter le débat.

Editeur de logiciel libre, un paradoxe

Les logiciels libres sont souvent considérés comme des entités à part entière lorsque l’on considère  les acteurs de l’économie du logiciel libre. Sa licence le rend en quelque sorte autonome et indépendant de sa communauté de développeurs. Dans les faits, il n’en est rien. Le logiciel dépend fortement des acteurs qui le portent.

Attardons-nous sur l’un de ces acteurs : les entreprises. Certaines ont choisi de publier un logiciel sous une licence libre. Voici quelques avantages et inconvénients tirés d’une présentation de Jonathan Le Lous :

  • Des retours utilisateurs plus nombreux grâce à une diffusion plus large;
  • Des documentations maintenues par les utilisateurs;
  • Des utilisateurs contents qui deviennent des commerciaux malgré eux;
  • Des retombées en matière de contribution au code du logiciel;

Évidemment, c’est aussi un moyen pour « casser » un marché sur lequel des acteurs sont en situation de monopole depuis déjà trop longtemps. Il va s’en dire que les inconvénients sont également présents :

  • La concurrence d’autres entreprises qui proposent les mêmes prestations de service;
  • Les sollicitations pour de l’aide « gratuite » de la part d’utilisateurs de logiciel libre qui ne veulent pas payer;
  • Et enfin le drame du « Fork » où lorsque la communauté des utilisateurs décide de partir de son côté.

Intérêt privés vs intérêt général

La présentation dont il est question est réalisée par Ludovic Dubost dans le rôle du méchant entrepreneur et Vincent Massol dans le rôle du chevalier Blanc. Le modèle de fonctionnement de XWiki et de sa communauté est décrit et semble présenter une caractéristique intéressante : les contributeurs extérieurs au projet sont issus d’autres sociétés et sont donc eux aussi rémunérés.

En soi, cela n’a rien d’extraordinaire, beaucoup de projets libres ou open source à destination des entreprises sont aujourd’hui portés exclusivement par des entreprises. On appelle cela la mutualisation de l’offre par les acteurs d’un marché particulier.

C’est la fin de présentation qui m’a intéressé avec les perspectives futures. La question se pose de supprimer définitivement le lien entre le logiciel et l’entreprise. L’hypothèse de créer une fondation ou association à laquelle la marque serait également cédée est abordée, ainsi que celle de renommer soit l’entreprise soit le logiciel pour créer une vraie distinction.

Si cette hypothèse venait à se réaliser, nous aurions alors le cas d’une entreprise ayant contribué à lancer, faire grandir et au final rendre sa liberté à un logiciel. J’avoue que l’histoire me semble jolie tant c’est plutôt le contraire que l’on voit se dérouler avec la mise sous tutelle d’une entreprise d’un logiciel à l’origine communautaire.

Il est vrai que les éditeurs de logiciel libre jouent un rôle important aujourd’hui. Ce sont bien souvent eux qui comblent les manques des logiciels communautaires pour répondre pleinement aux attentes des utilisateurs. Mais hélas, poussés par les contraintes de leur position, ils sont la plupart du temps amenés à mettre en place des stratégies contraires aux intérêts des utilisateurs.

Réjouissons-nous donc d’en voir un prendre le chemin inverse. Une démarche qui n’est pas fondamentalement révolutionnaire mais déjà un peu plus empreinte de l’éthique du logiciel libre.

Crédit image Certains droits réservés par erix!

Philippe Scoffoni

Je barbote dans la mare informatique depuis 30 ans (premier ordinateur à 16 ans, un ORIC ATMOS) et je travaille à mon compte au travers de ma société Open-DSI. J'accompagne les associations, TPE et PME dans leurs choix et dans la mise en oeuvre se solutions informatiques libres.

5 réponses

  1. Simon dit :

    C’est une réflexion compliquée et je ne sais pas y répondre clairement. Ce qu’on ne peut pas imputer au développement de logiciel libre par des entreprises sont les moyens mis à disposition des développeurs (et pas que eux d’ailleurs).

    Je suis en train de développer, au sein de mon agence, un logiciel libre qui sera porté, on l’espère, aussi par la communauté. Dans un cadre privé, je n’ai clairement pas les mêmes moyens (en terme de temps) à consacrer à son développement. Je sais aussi que le produit final sera le moteur des projets de l’agence pour plusieurs années : je n’ai pas de craintes sur l’évolution et la maintenance du projet, ce qui n’est pas nécessairement vrai dans un autre contexte. Combien de projets libres sont abandonnés par bien souvent l’unique mainteneur ne peut plus lui consacrer le temps nécessaire ?

  2. Philippe dit :

    Oui ce n’est pas simple… D’autant que toutes les situations ne se valent pas. Ce qui peut sembler sain dans la situation de XWiki avec ses contributeurs externes déjà rémunérés peut chez d’autres être une manœuvre pour externaliser certains coûts au détriment de bénévoles qui ne verront jamais l’ombre d’une rétribution financière…
    Et oui pour l’instant seule les marchands ont bu l’opportunité de se saisir des avantages du logiciel libre. Les utilisateurs en sont encore à essayer de comprendre.
    Alors qu’en se regroupant, ils déposeraient également des moyens de permettant de disposer des outils qu’ils attendent. Cela existe déjà un peu, mais reste embryonnaire…
    Quand aux projets « communautaires » abandonnés par leur unique mainteneur, tant que les développeurs ne seront pas d’une façon ou d’une autre rémunérée, le logiciel ne sera pas vraiment libre et pourra « disparaître » plus facilement que celui qui dispose de monnaie pour rémunérer ces contributeurs…

  3. david96 dit :

    Force est de constater que le logiciel libre ne serait donc pas une solution pérenne (pendant des années j’ai pensé le contraire).

    Imaginons demain que les principaux développeurs du génialissime GIMP quitte le navire pour diverses raisons (notamment parcequ’ils ne sont pas rémunérés). Que se passera-t-il alors ? Fin d’un logiciel pourtant très performant et libre ?

    On le sait tous, les dons, ça ne marche pas, n’est pas wikipédia qui veut. Bref, le problème est toujours le même : la thune.

  4. Philippe dit :

    @david96 : oui la thune… D’où l’importance et peut-être même l’urgence de faire émerger des modèles où tous les développeurs seront enfin payés du moment qu’un logiciel libre atteindra une certaine taille critique… Cela n’exclue pas le bénévolat, mais pas pour le cœur du projet. Et attention au mélange bénévolat/entreprise…
    Pour moi la seule solution est la prise de conscience par les utilisateurs de cet état de fait. Et pour cela il est du rôle des développeurs de les intégrer pleinement dans la gouvernance de leur projet.
    La meilleure chance de survie pour un projet comme XWiki est de faire en sorte que les utilisateurs du logiciel deviennent les principaux financeurs des évolutions. Donc arrêtons de cantonner les utilisateurs à la doc et à l’animation des forums pour les impliquer dans la gouvernance des projets.

  5. Cpag dit :

    Bonjour ici. Cela fait quelques années que je vous lis. Je ne suis pas d’accord avec le sous-jacent politique de vos analyses mais j’y trouve souvent des aspects techniques ou des analyses originales. Cette fois-ci j’ai voulu réagir sur le fait que « les logiciels libres ne devraient pas être portés par des entreprises ». Alors j’ai écrit un commentaire. Et j’ai développé. Développé. Développé encore. Puis j’ai continué sur traitement de texte et c’est devenu un article un peu long qui n’est plus complètement sur votre sujet : http://creapage.net/blog/2013/analyses/le-logiciel-libre-est-lavenir-du-logiciel .

    Mais en résumé la substance commune de l’édition d’un logiciel libre est un refus des brevets et des « droits d’auteur ». Or ce refus est du bon sens, rien à voir avec le fait d’être ou non « portés par des entreprises ».